Dossiers

Absolutely Fabulous : pourquoi la série Ab Fab reste culte

Deux femmes bourrées de champagne, obsédées par la mode et totalement incapables d’assumer les responsabilités d’adultes : voilà le pitch d’Absolutely Fabulous, la série BBC qui a explosé les compteurs à partir de 1992. « Ab Fab » pour les intimes — un surnom qui colle à la peau de l’œuvre comme un manteau Lacroix trop grand. Trente ans après sa première diffusion, la série reste une référence absolue dans l’histoire de la comédie britannique, citée autant par les critiques que par les drag queens du monde entier.

Qu’est-ce qui rend une sitcom aussi durable ? Ni les effets spéciaux, ni un budget gargantuesque. Ab Fab tient sur deux personnages devastateurs, une écriture sans concessions et une satire de la culture mode-médias qui n’a pas pris une ride. On fait le point sur ce qui a fait et continue de faire la force de cette série hors norme.

Les origines : de Jennifer Saunders à la BBC

Un sketch devenu phénomène

Tout part d’un sketch de 1990 dans French and Saunders, le show de Dawn French et Jennifer Saunders. Ce sketch met en scène une mère immature et sa fille raisonnable — une inversion des rôles parent/enfant qui fait rire immédiatement. La BBC voit le potentiel, commande une série. Jennifer Saunders écrit, joue le rôle principal et impose sa vision sans compromis.

Le premier épisode diffusé en novembre 1992 rassemble plus de 7 millions de téléspectateurs au Royaume-Uni. Pour une sitcom de niche qui se moque de l’industrie de la mode, c’est une performance remarquable. La deuxième saison, diffusée en 1994, consolide le succès. La série devient rapidement un phénomène transatlantique — aux États-Unis, Comedy Central la diffuse en boucle.

Jennifer Saunders et Joanna Lumley : un duo de choc

Edina Monsoon — dite « Eddy » — est une attachée de presse dans l’industrie de la mode, constamment en crise existentielle, accroc aux thérapies new age, aux drogues douces et au nom-dropping. Patsy Stone, son amie de toujours incarnée par Joanna Lumley, est rédactrice de mode, alcoolique assumée et fondamentalement incapable d’empathie. Ces deux anti-héroïnes ne sont pas des personnages à aimer malgré leurs défauts — elles sont leurs défauts, assumés jusqu’à l’absurde.

💡 Notre conseil

Si vous commencez Ab Fab, regardez impérativement les saisons 1 et 2 dans l’ordre — elles forment un bloc cohérent et posent toute la mythologie des personnages. Les saisons ultérieures sont plus inégales mais contiennent des épisodes absolument brillants.

Ce qui rend Ab Fab unique dans la comédie britannique

Une satire sans filet de sécurité

Ab Fab ne ménage personne. L’industrie de la mode, les thérapies alternatives, le féminisme bourgeois raté, les célébrités autoproclamées, la culture du superficiel — tout y passe. Saunders écrit avec une précision chirurgicale sur un milieu qu’elle connaît de l’intérieur : elle fréquente ce monde-là, elle sait exactement où appuyer pour que ça fasse mal.

Ce qui distingue la série des comédies contemporaines, c’est l’absence de personnage « normal » servant de boussole morale. Saffron, la fille d’Edina, est censée jouer ce rôle — mais elle est tellement terne et moralisatrice qu’on finit par préférer le chaos de sa mère. C’est un choix d’écriture audacieux : refuser de rassurer le spectateur avec un personnage raisonnable.

« Je ne veux pas écrire sur des gens ordinaires. Les gens ordinaires sont ennuyeux. »

— Jennifer Saunders, interview au Guardian, 2012

Les guest stars comme signature

Une des grandes joies d’Ab Fab, c’est son casting de guest stars. La série a convaincu des personnalités comme Naomi Campbell, Kate Moss, Lulu, Twiggy, Elton John ou encore Bono de se moquer d’eux-mêmes. Ces apparitions ne sont pas des caméos gratuits — elles renforcent la satire en plaçant de vraies icônes dans le monde délirant d’Edina et Patsy.

Cette pratique, rare en 1992, est devenue monnaie courante dans les séries modernes. Ab Fab l’a codifiée avant tout le monde.

✅ À retenir

Ab Fab a inventé un format : la satire de milieu par des personnages qui appartiennent à ce milieu. Edina est le problème qu’elle critique — et c’est exactement là que réside le génie de la série.

Structure de la série : saisons, specials et film

Les cinq saisons et les specials

La série compte 5 saisons, diffusées de manière irrégulière entre 1992 et 2012, plus plusieurs épisodes spéciaux. Voici la chronologie :

  • Saison 1 (1992) — 6 épisodes, le coup de foudre immédiat
  • Saison 2 (1994) — 6 épisodes, apogée créatif selon la majorité des fans
  • Saison 3 (1995) — 6 épisodes, plus expérimental
  • Saison 4 (2001) — 6 épisodes, retour après une longue pause
  • Saison 5 (2003-2004) — 7 épisodes
  • Specials éparpillés jusqu’en 2012, dont le Christmas Special très attendu

La production irrégulière s’explique simplement : Saunders refusait d’écrire à la chaîne. Elle prenait le temps d’avoir quelque chose à dire. Résultat, chaque retour d’Ab Fab était un événement en soi.

Le film de 2016

En 2016, Absolutely Fabulous: The Movie sort en salles. Le film réunit Saunders, Lumley, Julia Sawalha (Saffron) et Jane Horrocks (Bubble) pour une aventure sur la Côte d’Azur. Le prétexte : Edina aurait accidentellement tué Kate Moss. Oui, vraiment.

16M £

recettes mondiales du film Ab Fab (2016) pour un budget de 8M £

Le film divise les fans — certains le trouvent trop long et trop relâché par rapport à la rigueur des épisodes de 30 minutes. Reste qu’il a ramené Ab Fab sur le devant de la scène et introduit la série à une nouvelle génération.

L’héritage culturel d’Ab Fab

Une influence sur la comédie contemporaine

Difficile de regarder des séries comme Fleabag, Absolutely Fabulous a préparé le terrain pour les anti-héroïnes sans rédemption obligatoire. Phoebe Waller-Bridge a cité Jennifer Saunders comme influence directe. The IT Crowd, Pulling, Catastrophe — autant de comédies britanniques qui doivent quelque chose à la liberté narrative qu’Ab Fab a imposée.

La série a aussi normalisé l’idée qu’une femme peut écrire, produire et jouer un personnage profondément imparfait sans que ce personnage serve de leçon morale. C’est plus radical qu’il n’y paraît pour 1992.

Ab Fab et la culture pop

Les répliques de la série sont passées dans le langage courant au Royaume-Uni. « Sweetie, darling » — la formule d’Edina — suffit à identifier un fan. Les costumes extravagants de Patsy ont été analysés par des historiens de la mode. Des expositions ont été consacrées aux tenues de la série. Et le drag, qui a toujours eu un rapport particulier avec les divas excessives, a fait d’Edina et Patsy deux des références les plus citées dans la communauté.

🎭 Ab Fab (1992) 📺 Comédie britannique classique
Anti-héroïnes sans rédemption, satire de milieu, guest stars réelles, irrégularité créative assumée Personnage moral central, résolution des conflits, casting fixe, production régulière saisonnière

Où regarder Ab Fab aujourd’hui ?

En France, la série est disponible sur BritBox, la plateforme spécialisée en contenus britanniques. Certaines saisons circulent aussi sur des plateformes de VOD à l’achat. La BBC a mis en ligne des extraits sur sa chaîne YouTube officielle. Pour les francophones qui découvrent la série, le doublage français existe — mais les fans sérieux conseillent unanimement la version originale pour saisir les nuances du jeu de Saunders et Lumley.

⚠️ À garder en tête

Ab Fab use d’un humour parfois daté sur certains sujets de société — notamment les représentations de genre et d’origine ethnique des années 90. Regarder la série avec ce contexte en tête n’enlève rien au génie de l’écriture, mais permet d’éviter les faux procès anachroniques.

Pour aller plus loin sur les grandes séries qui ont marqué leur époque, les Dossiers disponibles sur Assontic proposent des analyses approfondies sur l’histoire des formats télévisuels. Si vous êtes du genre à vouloir tout regarder dans le bon ordre, le guide pour Regarder Marvel dans l’ordre chronologique : films et séries illustre bien comment une franchise peut construire une mythologie cohérente — le contraire exact de l’approche anarchique d’Ab Fab, et c’est justement ce qui rend les deux approches fascinantes à comparer.

Ab Fab reste, trente ans après, une série qui ne cherche pas à plaire à tout le monde. Elle n’y a jamais cherché. Et c’est précisément pour ça qu’elle tient.