Sorti en 2017, All Eyez on Me s’attaque à l’un des sujets les plus casse-gueule du cinéma américain : raconter la vie de Tupac Shakur, rappeur mort à 25 ans et élevé depuis au rang de mythe. Le projet a mis des années à décoller, changé de mains plusieurs fois, et le résultat final a divisé la critique de façon assez nette. Trop long, trop hagiographique pour les uns, hommage sincère et nécessaire pour les autres.
Ce film mérite qu’on s’y arrête honnêtement — pas pour en faire l’éloge ou le démolir, mais pour comprendre ce qu’il réussit, ce qu’il rate, et à qui il s’adresse vraiment. Si vous cherchez à compléter votre culture cinéma sur les biopics musicaux, les Dossiers du site Assontic couvrent également d’autres œuvres du genre avec la même rigueur.
L’histoire derrière le film
Un projet long à naître
Le biopic sur Tupac a failli ne jamais voir le jour. Le projet circule à Hollywood depuis le début des années 2010, avec plusieurs réalisateurs attachés puis détachés. C’est finalement Benny Boom, connu pour ses clips et quelques téléfilms, qui signe la mise en scène. Un choix qui dit quelque chose sur les ambitions du film : spectaculaire, rythmé, mais pas particulièrement auteuriste.
Le tournage se déroule principalement en Géorgie, faute de budget suffisant pour reconstituer fidèlement Los Angeles ou New York des années 90. Ce compromis se voit parfois à l’écran, même si la direction artistique s’en sort honorablement sur les scènes d’intérieur.
Demetrius Shipp Jr. dans la peau du rappeur
La révélation du casting, c’est Demetrius Shipp Jr. Acteur quasi inconnu avant le film, il ressemble à Tupac de façon troublante — physiquement d’abord, mais aussi dans la gestuelle et le phrasé. La ressemblance physique ne suffit jamais à sauver un biopic, mais ici elle aide franchement. Shipp porte le film sur ses épaules pendant plus de deux heures, ce qui n’est pas rien pour un premier grand rôle.
À ses côtés, Danai Gurira incarne Afeni Shakur, la mère de Tupac et figure politique du mouvement des Black Panthers. Son jeu est sobre, précis, et ses scènes avec Shipp comptent parmi les meilleures du film.
Ce que le scénario choisit de raconter
Le script couvre l’ensemble de la vie de Tupac, de son enfance marquée par la militance de sa mère jusqu’à sa mort à Las Vegas en septembre 1996. Cette ambition encyclopédique est à double tranchant :
- Elle permet d’aborder des épisodes moins connus du grand public, notamment les années de formation artistique à Baltimore.
- Elle force le film à survoler des pans entiers sans creuser — la rivalité avec Biggie Smalls est traitée de façon presque anecdotique.
- La structure narrative en flash-back, avec Tupac en prison racontant sa vie à un journaliste, alourdit inutilement le rythme.
Ce que le film réussit et ce qu’il manque
Les scènes qui fonctionnent
Plusieurs séquences sortent du lot. La reconstitution du concert Me Against the World capte quelque chose de l’énergie scénique de Tupac — la façon dont il habitait une scène, physiquement, presque agressivement. Les séquences en studio, avec l’enregistrement de morceaux emblématiques, donnent envie de replonger dans les albums originaux immédiatement après.
Le film ne cache pas les zones d’ombre : l’accusation d’agression sexuelle, les périodes d’instabilité, les décisions erratiques vers la fin de sa vie. Pour un biopic produit avec la bénédiction partielle de la famille, c’est une honnêteté relative mais réelle.
Là où le bât blesse
Le problème central d’All Eyez on Me, c’est sa durée — 2h20 — et son incapacité à choisir un angle. Le film veut tout dire sur Tupac : l’artiste, le fils, l’activiste, le prisonnier, l’icône. En voulant tout couvrir, il n’approfondit rien vraiment.
La comparaison avec Straight Outta Compton (2015) s’impose naturellement. Ce biopic sur N.W.A avait un point de vue clair, une structure qui servait le propos, et une capacité à rendre les enjeux politiques palpables sans les édulcorer. All Eyez on Me manque de ce fil directeur. Certaines scènes semblent là pour cocher des cases — « voilà, on a montré cet épisode » — plutôt que pour construire une compréhension plus fine du personnage.
La bande-son, évidemment
Difficile de rater sa cible quand on dispose du catalogue de Tupac. La bande originale fait le job : California Love, Dear Mama, Hit ‘Em Up… Les morceaux sont bien intégrés aux scènes correspondantes, et le mixage son dans les séquences de studio est soigné. C’est presque le problème : la musique est tellement forte qu’elle éclipse parfois le reste.
À qui s’adresse ce film aujourd’hui ?
Pour les fans de longue date
Si vous connaissez déjà la discographie par cœur et que vous avez lu les biographies, All Eyez on Me vous apportera peu en termes de révélations. Vous apprécierez probablement la performance de Shipp et quelques reconstitutions visuelles soignées, mais la narration ne vous apprendra rien que vous ne sachiez déjà.
Jada Pinkett Smith, amie proche de Tupac dans la réalité, a d’ailleurs critiqué publiquement le film en affirmant que leur relation y était mal représentée. Sa prise de position a alimenté une controverse qui a légèrement parasité la sortie du film.
Pour les néophytes
C’est paradoxalement là que le film fonctionne le mieux. Si vous n’avez qu’une connaissance vague de Tupac — le nom, quelques morceaux, le mythe de la mort — All Eyez on Me offre une porte d’entrée accessible. Il donne envie de creuser, d’écouter les albums dans l’ordre, de lire des analyses plus poussées sur son impact culturel.
Dans cette optique, le film remplit une fonction documentaire utile, même s’il ne s’en tient pas à cette seule ambition. Un peu comme Où regarder les films Harry Potter : le guide ultime aide à naviguer dans une saga complexe, un article de contexte sur Tupac aide à apprécier pleinement le film.
Où le voir et dans quel état d’esprit
Le film est disponible sur plusieurs plateformes de streaming selon les pays. En France, il tourne régulièrement sur les abonnements Netflix et Amazon Prime, et se trouve facilement en VOD.
Le bon état d’esprit pour l’aborder :
- Ne pas le comparer systématiquement à Straight Outta Compton — c’est un autre type de film, avec d’autres contraintes.
- Accepter la durée et le rythme inégal dès le départ.
- Le regarder comme un hommage sincère plutôt qu’un exercice de style cinématographique.
- Avoir Spotify ou Apple Music ouvert à côté pour relancer les albums après.
All Eyez on Me n’est pas le biopic que Tupac méritait peut-être — mais c’est le seul qu’on ait, et dans ses meilleurs moments, il rappelle pourquoi ce rappeur fascine encore autant, 25 ans après sa mort.